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TOUTES LES RAISONS DE CROIRE
Une vague de charité unique au monde
n°113

Lyon et Paris

1813 - 1853

Frédéric Ozanam, inventeur de la doctrine sociale de l’Église

Né en 1813, dans une famille bourgeoise de Lyon, Frédéric Ozanam est très secoué par la révolte des canuts en 1831, et par sa répression. Fréquentant Chateaubriand, Lamennais, Montalembert ou Ampère, il décide de consacrer sa vie aux pauvres, parallèlement à sa carrière universitaire. Réunissant d’abord six compagnons sous la houlette du curé de Saint-Étienne-du-Mont, à Paris, et avec l’aide de sœur Rosalie, il visite les familles nécessiteuses, dispensant bons de vivre, aide, secours et amitié. L’entreprise charitable prend comme une traînée de poudre et la bonne volonté de ces étudiants bourgeois embrase bientôt la France : les Conférences Saint-Vincent-de-Paul sont nées. Marié et père de famille, il prend le parti des ouvriers durant la Révolution de 1848 avec son fameux cri « Passons aux barbares ! » D’une santé chancelante, il meurt à quarante ans à peine, le 8 septembre 1853, ayant eu le temps de fonder ce que Léon XIII baptisera « doctrine sociale de l’Église ». Jean-Paul II l’a béatifié le 22 août 1997 à Notre-Dame, durant les Journées mondiales de la jeunesse.

Gravure représentant F. Ozanam, par Antoine Maurin, dit Maurin l'aîné à partir d'un dessin de Louis Janmot.  / © CC0/wikimedia
Gravure représentant F. Ozanam, par Antoine Maurin, dit Maurin l'aîné à partir d'un dessin de Louis Janmot. / © CC0/wikimedia

Les raisons d'y croire :

  • Frédéric Ozanam est un homme ordinaire du XIXe siècle : il est devenu le modèle du laïc et père de famille engagé.
  • À l’époque de la révolution industrielle, nul ne se soucie du sort du prolétariat : c’est mû par son amour du Christ qu’il développe un amour du pauvre.
  • Presque deux cents plus tard, ses intuitions, qui accoucheront de la doctrine sociale de l’Église, sont plus que jamais d’actualité.
  • Après lui, c’est un feu de charité qui embrasera la France et le monde, notamment à travers les Conférences Saint-Vincent-de-Paul, très actives aujourd’hui. 
  • Un enfant brézilien de 18 mois, Fernando Luiz Benedicto Ottoni, atteint d'une diphtérie maligne foudroyante a été guéri le 2 février 1926 par l'intercession de Frédéric Ozanam. Cette guérison extraordinaire a été étudiée et jugée médicalement inexplicable. Ce miracle a donc été retenu pour la béatification d'Ozanam.

Synthèse :

Frédéric Ozanam est catholique dans le sens vrai du terme, c’est-à-dire un homme dont la foi n’inspire que l’amour de l’autre, qu’il ait nom Dieu ou les hommes. L’enfant qu’il est, déjà nourri d’une foi profonde transmise par sa mère, pourrait embrasser une carrière confortable et socialement envieuse. Mais le sort et l’époque en décident autrement – à moins que ce ne soit la Providence.

Ozanam, qui est d’abord légitimiste, découvre la pensée de l’abbé de Lamennais, à savoir celle d’un certain « libéralisme » catholique, qu’il ne faut pas du tout entendre au sens économique – puisqu’il implique plutôt tout le contraire – mais au sens de plaidoirie pour la liberté de religion, c’est-à-dire pour la prise en compte des effets irréfragables de la Révolution française. Au début des années 1830, après une année de stage chez un avoué lyonnais, Frédéric Ozanam arrive à Paris. La France est encore secouée par la révolution de juillet 1830 qui a chassé Charles X de son trône. L’avènement de Louis-Philippe marque la fin de l’union du trône et de l’autel. Très touché par la révolte des canuts lyonnais, en 1831, il publie la même année des Réflexions sur le saint-simonisme et collabore à L’Abeille française, journal lyonnais, où il est remarqué par Chateaubriand et Lamartine notamment.

Il mène dans la capitale une vie retirée du tintamarre estudiantin. Il fréquente l’École de droit située à proximité du Panthéon, mais la littérature l’attire davantage. Il s’inscrit à la faculté des Lettres et suit donc un double cursus, littéraire et juridique. Frédéric est alors à la fois un fervent catholique et un étudiant engagé. Il n’hésite pas à intervenir en classe pour dénoncer les idées des professeurs qui véhiculent plus encore que l’indifférence, une véritable haine envers le christianisme. Il fréquente aussi le salon de Montalembert, où il rencontre Bailly, jeune philosophe chrétien qui organise des conférences d’histoire et de droit, et qui deviendra son mentor.

Cependant, alors que tout ceci aurait pu se cantonner à des théories, vient un jour où il est pris à partie par un camarade saint-simonien qui lui demande où sont ses œuvres à lui, catholique, devant le problème social de l’époque, la paupérisation des classes laborieuses dont la révolution industrielle a fait des esclaves. Touché au vif, Ozanam réunit un contingent de six compagnons et, sous la houlette du curé de Saint-Etienne-du-Mont, et avec l’aide de sœur Rosalie – bonne sœur de compétition qui connaît chaque pauvre du quartier Mouffetard par ses nom et surnom, et que l’on verra sur les barricades de 1848 à soigner les blessés sous le feu –, il s’attelle à visiter les familles nécessiteuses, dispensant bons de vivre, aide, secours et amitié. L’entreprise charitable prend comme une traînée de poudre, et la bonne volonté de ces étudiants bourgeois embrase bientôt la France. Les Conférences Saint-Vincent-de-Paul sont nées. Rapidement, elles trouvent un patronage précieux en la personne du père Lacordaire, orateur brillant et réintroducteur de l’ordre dominicain en France.

Ozanam accomplit le grand saut vers la « démocratie chrétienne », terme dont il est d’ailleurs l’un des premiers utilisateurs. Il entame la délicate jonction de la tradition et de l’esprit de liberté nouveau, qui sera la grande affaire du XIXe siècle. Il ne faudrait cependant pas pour autant le juger comme un moderne, c’est-à-dire un amoureux du progrès : comme ce fut souvent le cas parmi les hommes qui, au cours de son siècle, ont réagi à l’horreur libérale, Ozanam se retourne tout au long de sa vie vers le Moyen Âge pour contempler la cité terrestre idéale – c’est-à-dire pleine de défauts mais en route vers la grandeur, la justice et l’amour.

Reçu docteur en droit en 1836, il regagne la capitale des Gaules où, avocat au barreau, il se consacre, parallèlement à son activité de plaideur, à la toute jeune Société de Saint-Vincent-de-Paul : dès 1837, les Conférences totalisent 400 confrères à Paris et en province. La révolution de la charité, dans un pays alors presque entièrement dépourvu de services sociaux, est en marche. Bientôt, dégoûté de l’ambiance de Lyon, il présente à Paris l’agrégation de littérature comparée, dont il devient le premier lauréat. En 1844, il deviendra titulaire de la chaire de littérature, à la Sorbonne.

En tant que professeur, il se révèle l’un des plus grands spécialistes français de Dante, mais aussi des Niebelungen. Et comme son ami Lacordaire réintroduisit en France les Dominicains, il se fait, lui, le chantre de saint François d’Assise, que le siècle de Voltaire avait gommé des mémoires. Le 23 juin 1841, après avoir longtemps balancé devant l’état ecclésiastique, il épouse Amélie Soulacroix, la fille du recteur de l’académie de Lyon ; de leur union naîtra une fille, Marie. Mais en 1846, à peine Frédéric atteint-il l’apogée de sa carrière que son état de santé chancelant l’oblige à interrompre ses cours à la Sorbonne. Il est alors envoyé dans le cadre de ses recherches en mission en Italie. Au cours de ce voyage, il bénéficie de quelques audiences avec le nouveau pape, Pie IX, qu’il renseigne sur la nouveauté des Conférences de charité.

Il reprend l’enseignement l’année suivante, plus que jamais habité par la passion du Moyen Âge européen. Mais, alors qu’il travaille sur la civilisation du Ve siècle, sur Dante et sur les franciscains, dans l’atmosphère étouffante de la monarchie de Juillet éclate la révolution de 1848. Avec son compère Lacordaire, il se retrouve spontanément du côté des ouvriers et des pauvres. C’est là qu’Ozanam lance son fameux : « Passons aux barbares ! », suivi de « … Et suivons Pie IX ! » Et c’est aussi là qu’Ozanam appelle à l’aide Mgr Affre, archevêque de Paris, le suppliant de s’adresser aux belligérants : monté sur une barricade, le saint prélat tombe sous une balle perdue. Ozanam, lui, s’engage dans la garde nationale et fonde le journal L’Ère nouvelle, toujours avec Lacordaire et l’abbé Maret, dans lequel il tente de donner le coup décisif à la naissance d’un catholicisme social, politique, sorti des vieilles lunes restaurationnistes et aristocratiques.

Il publie notamment Du divorce et Les Origines du socialisme – série d’articles repris en deux petits ouvrages précurseurs qui n’ont fait que gagner en pertinence au cours du temps. Il y commence ainsi : « En ce sens l’Évangile est aussi une doctrine sociale. » Qui croirait que cette phrase date de 1848, en pleine révolution ? Qui croirait que ce sont là les fondements de la doctrine sociale de l’Église, comme le fera remarquer Léon XIII, qui publie cinquante ans plus tard Rerum novarum, première encyclique dédiée à la question ? Le génie, inspiré, d’Ozanam tient à ce qu’il n’abandonne rien aux mœurs délétères du temps, n’en gardant que l’aspiration à la fraternité et à la justice, tout en montrant dans une apologétique souveraine combien le christianisme, depuis ses débuts, conduisait à cette libération. Il met en garde contre un mauvais socialisme seulement préoccupé de fins matérialistes ; il attaque en même temps un capitalisme égoïste et cupide qui ruine la société entière en détruisant les appartenances communautaires naturelles.

Dans le feu de l’action, pressé par ses amis, il se présente à la députation, mais sans succès. Il est vite effrayé par le tour sanglant que prennent les événements de juin 1848. En 1852, quelque peu retiré du monde, il tombe à nouveau malade et doit quitter l’enseignement. Il se rend dans le Sud de la France, en Italie et en Espagne pour tenter de se soigner, tout en continuant ses recherches érudites sur la civilisation et la littérature médiévales. À Pise, en 1853, il rédige une magnifique prière, véritable testament spirituel qui reflète son dernier combat. Ramené mourant à Marseille, il s’y éteint le 8 septembre. Il a à peine quarante ans, et pourtant il a révolutionné la pensée sociale catholique, l’étude de la littérature européenne et l’œuvre charitable des laïcs. Modèle d’intellectuel modeste, de travailleur acharné et d’homme engagé, il sera béatifié le 22 août 1997 à Notre-Dame de Paris par Jean-Paul II, durant les Journées mondiales de la jeunesse.

Jacques de Guillebon est essayiste et journaliste. Il collabore notamment à la revue catholique La Nef.


Aller plus loin :

Jacques de Guillebon, Frédéric Ozanam, la cause des pauvres, L’Œuvre, 2011.


En savoir plus :

  • Gérard Cholvy, Frédéric Ozanam, la charité en action, Artège, 2012.
  • Philippe Charpentier de Beauvillé, Frédéric Ozanam : 1813 – 1853, histoire d’une vocation, Salvator, 2013.
  • Le site Internet de la Société de Saint-Vincent-de-Paul,et leur présentation de Frédéric Ozanam.
  • Frédéric Ozanam, Œuvres complètes, disponibles en ligne.
  • Homélie de saint Jean-Paul II sur la vie, l’œuvre et l’héritage d’Ozanam lors de la béatification de Frédéric Ozanam 22 août 1997.
  • Article sur le processus de béatification et de canonisation de Frédéric Ozanam.
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