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TOUTES LES RAISONS DE CROIRE
Stigmates
n°281

Allemagne

1260 – 1309

Tout un couvent tiré vers le Ciel avec la vénérable Lukarde d’Oberweimar

Lukarde d’Oberweimar était une religieuse cistercienne, de la branche féminine de l’ordre fondé par les saints Robert de Molesmes, Albéric de Cîteaux et Étienne Harding au XIe siècle. Les monastères féminins cisterciens naquirent, eux, en 1125. La vénérable Lukarde dépendait de celui d’Oberweimar, en Hesse (Allemagne). Presque inconnue en France et, de manière générale, peu connue aujourd’hui, elle fut pourtant favorisée de phénomènes mystiques extraordinaires qui la rendirent célèbre de son vivant dans sa patrie. Elle les conserva longtemps secrets. Quand ses sœurs en religion les découvrirent, ces derniers devinrent, de l’accord de l’intéressée et des autres religieuses, un bien commun à toutes, regardé comme le moyen de montrer plus sensiblement à chacune, par l’intermédiaire de Lukarde, le chemin vers Dieu. Après tant de merveilles, Lukarde d’Oberweimar mourut le 22 mars 1309.

Représentation de Lukardis sur la chaire de l'église collégiale de Baumgartenberg, Haute-Autriche. / © CC BY-SA 3.0, BSonne.
Représentation de Lukardis sur la chaire de l'église collégiale de Baumgartenberg, Haute-Autriche. / © CC BY-SA 3.0, BSonne.

Les raisons d'y croire :

  • Nous disposons sur Lukarde d’Oberweimar d’une biographie, rédigée par un clerc inconnu peu après la mort de la vénérable et publiée par les Bollandistes. Il est manifeste que l’auteur s’est informé directement auprès des religieuses du couvent d’Oberweimar sur les phénomènes étranges dont cette vie était pleine.
  • Le biographe de Lukarde rapporte que les infirmités de la maladie, contractée bien jeune, lui rendirent difficile la vie commune au monastère (Vita, ch. 5 et 6, dans les Analecta Bollandiana, volume 18, 1899, p. 312-313). Alors, comme compensation de sa solitude terrestre, Notre Dame la visitait. Elle lui expliqua le sens de sa vie et lui promit la consolation de son Fils (Vita, ch. 3, ibid., p. 311-312).
  • La jeune moniale reçut un don matériel et l’assurance, énoncée verbalement, de son élection. Saint Jean-Baptiste lui apparut en effet dans sa prière, et lui remit autour du cou une parure d’or : son Seigneur Jésus-Christ, lui expliqua-t-il, veut qu’elle soit toujours ornée (Vita, ch. 4, ibid., p. 312). Le bijou est le témoignage de l’hommage divinement rendu à sa virginité et au don qu’elle a fait d’elle-même entre les mains de Jésus-Christ.
  • Lukarde porta les stigmates environ trente ans. Elle vit le Christ en Croix, encore vivant, répandant son sang. Comme elle se précipitait à genoux devant lui, elle l’entendit lui dire : « Joins tes mains à mes mains, tes pieds à mes pieds et unis ton côté au mien. » Lukarde adopta la posture demandée, formant ainsi par son corps la réplique du crucifié. Elle ressentit alors aussitôt une amère douleur, comme une blessure intérieure, dans les membres qu’elle tenait joints à ceux du Seigneur. Nulle marque visible n’apparut d’abord extérieurement.

  • Deux années plus tard, le Christ apparut à nouveau à Lukarde, dans sa cellule. Elle lui donna son accord pour que les stigmates, jusqu’alors seulement intérieurs, soient imprimés visiblement, comme gage de l’amour spécial que le Christ a pour elle, et auquel elle répondait de toutes les forces de son corps et de toute son âme (Vita, ch. 10, ibid., p. 315-316).
  • Lukarde était bien consciente que ses expériences mystiques perturberaient la vie communautaire quotidienne, et elle tut d’abord les manifestations sensibles dont Dieu la favorisait. Ainsi est-ce à l’improviste que la religieuse qui la servait s’aperçut des marques de la flagellation et des stigmates imprimés sur le corps de la vénérable (Vita, ch. 11, ibid., p. 316).
  • Mais, une fois les faveurs divines connues de ses sœurs, Lukarde voulut que toutes en profitent. Une religieuse du même couvent, sœur Agnès, de sainte vie, désirait ardemment demeurer unie en permanence à Jésus-Christ selon le mode intime que procure la communion sacramentelle. Une voix l’avertit de recourir à sa sœur Lukarde, qui avait la permission de communier plus fréquemment qu'elle. Cette dernière accéda à sa demande, et lui fit partager mystiquement la communion qu’elle venait de recevoir, au point que sœur Agnès ressentit comme tout un chacun les caractéristiques sensibles du Corps de Jésus-Christ, sous l’apparence du pain, en sa bouche. Les fruits de cette communion furent une vision intérieure qui lui fit mieux connaître Dieu (Vita, ch. 51, ibid., p. 337-338).
  • Les expériences mystiques de Lukarde, devenues un bien commun du monastère, n’étaient pas destinées à en franchir les murs, parce qu’elles étaient proportionnées et adaptées à l’amitié sainte qui unissait les femmes qui y vivaient : elles avaient toutes choisi d’habiter en commun et de renoncer à leur volonté propre pour se conformer chaque jour à la volonté divine. Mais, un dimanche, alors qu’une personne puissante exigea de l’abbesse de pouvoir assister aux transports mystiques de Lukarde, et comme l’abbesse malgré elle s’y résolut (ce fut la dernière fois qu’elle céda à une telle demande), Lukarde ne se déroba pas, et cette personne, extérieure au monastère, fut un témoin additionnel des manifestations divines. Lukarde, de caractère humble, fut saisie de confusion (Vita, chapitre 36, ibid., p. 328).
  • Les sœurs Agnès et Lukarde, illuminées toutes deux par l’intelligence divine, lisaient chacune à livre ouvert dans l’âme de l’autre. Agnès remerciait Dieu pour le banquet céleste dont elle voyait celle de Lukarde toujours rassasiée, et Lukarde lui rendait grâces pour les désirs sans cesse renaissants de lui être unie qui ornaient celle d’Agnès (Vita, ch. 51, ibid., p. 337-338).
  • Ainsi la vénérable Lukarde ne gardait-elle pas pour elle seule les bénéfices de l’intimité que Dieu entretenait avec elle ; elle les répandait au contraire autour d’elle en cercles concentriques, de manière adaptée à l’élévation d’âme de chacune de ses compagnes, et hissait ainsi à sa suite, comme un premier de cordée, tout le couvent vers le Ciel.

Synthèse :

Lukarde d’Oberweimar était une religieuse cistercienne : elle dépendait de la branche féminine de l’ordre fondé par les saints Robert de Molesmes et Albéric de Cîteaux, organisé par saint Étienne Harding au XIe siècle et que saint Bernard a particulièrement illustré durant la première moitié du XIIe siècle. Les Cisterciennes sont nées sous l’abbatiat de saint Étienne Harding, en 1125, quand des moniales bénédictines quittèrent leur prieuré de Jully-les-Nonnains et s’installèrent à l’abbaye de Tart, en Bourgogne. Cette abbaye devint par la suite l’abbaye mère de la branche féminine, qui comptait à l’orée du XIIIe siècle dix-huit monastères en France. Au cours des décennies suivantes, les moniales cisterciennes essaimèrent en Belgique, en Allemagne, en Angleterre, au Danemark et en Espagne. Sainte Hedwige en Pologne, les saintes Mecthilde de Hackeborn et Gertrude de Helfta en Saxe, messagères de l’amour du cœur du Christ qui introduit ceux qui le contemplent dans la vie de la Trinité divine, et enfin Julienne du Mont-Cornillon, dans la principauté de Liège, célèbre pour avoir obtenu du pape Urbain IV l’institution de la Fête-Dieu – toutes moniales cisterciennes ou du moins affiliées à la spiritualité cistercienne –, sont les plus connues.

La vénérable Lukarde, moniale de l’abbaye d’Oberweimar, leur est contemporaine. Lukarde, selon son biographe, entre au monastère à l’âge de douze ans, selon la coutume de cette époque de confier aux moines et aux moniales le soin de l’éducation des enfants dont on espère la vocation religieuse. Son inexpérience des usages monastiques la fait réprimander plusieurs fois (Vita, chapitre 1, dans les Analecta Bollandiana, volume 18, 1899, p. 310) ; peut-être ses compagnes l’ont-elles, pour cette raison, tenue plus ou moins à l’écart. L’absence d’attention de sa communauté est le moyen involontaire par lequel elle obtient la sollicitude céleste : aux ténèbres sensibles répond la lumière divine (Vita, ch. 6, ibid., p. 313). Lukarde unit ses souffrances physiques, qui durent dix ans, ainsi que les onze années suivantes qu’elle passe alitée, presque paralysée, à la Passion du Christ : ces peines deviennent pour elle des preuves d’amour électif à son égard (Vita, ch. 7, ibid., p. 314). Les tourments dus à la maladie, mais offerts par un acte de la volonté à Jésus-Christ par Lukarde, deviennent pour elle des moyens de mieux connaître Dieu : la purification passive qu’ils produisent en elle en la détachant des choses terrestres la rapproche de Dieu en spiritualisant ses affections.

La mystique de ces femmes prend ses sources dans les œuvres de saint Augustin et de saint Bernard. C’est une mystique incarnée, qui veut atteindre, au terme d’une remontée à partir des êtres sensibles, les réalités intelligibles. Pour saint Augustin, la création tout entière n’est-elle pas l’œuvre de la Trinité et ne porte-t-elle donc pas sa marque, de même que le style d’un architecte se reconnaît dans les productions de son art ? Une fois purifiées par l’ascèse – c’est pourquoi la dimension ascétique est très présente chez ces saintes, dans leurs écrits comme dans leur vie – la mémoire, l’intelligence et la volonté peuvent se servir des cinq sens pour connaître et aimer les réalités invisibles, dont la plus haute est Dieu. À rebours, Dieu se manifeste à ces facultés de manière sensible : il rend ses perfections et son amour perceptibles par la vue, le toucher et les autres sens. Il agit ainsi parce qu’il a créé l’homme corps et esprit : les perceptions corporelles, par les connaissances qu’elles apportent, sont le moyen terme de l’intelligence spirituelle. Dieu respecte donc l’ordre dans lequel il a établi les êtres qu’il a créés.

Mais Dieu, parce que pur Esprit, appelle ensuite les hommes à délaisser le registre des sensations matérielles pour entrer dans le monde invisible et impalpable des esprits. C’est impossible aux seules forces humaines, mais il y pourvoit en élevant l’homme jusqu’à toucher en lui quelque chose : cette action divine est ce qu’on appelle sa grâce. L’ordre sacramentel est donc mystique par définition : un sacrement est un signe sensible qui produit ou augmente la vie de Dieu en nous. La mystique au sens précis et technique appartient à l’ordre des sacrements, mais accompagné de manifestations extérieures extraordinaires : le chapitre 14 de la Vita mentionne que la bienheureuse communiait de la main du prêtre tous les dimanches et les jours de grande fête, comme chaque vendredi de l’année et pendant tout le carême (Analecta Bollandiana, volume 18, 1899, p. 317).

Un dimanche du temps pascal, comme le prêtre préposé à cet office était retardé, Jésus-Christ satisfit l’intense désir spirituel de Lukarde et la communia de sa propre main (Vita, ch. 29, ibid., p. 324-325). Communion miraculeuse certes, mais communion sensible tout de même : les sacrements sont le moyen que Dieu utilise pour se communiquer à celle qu’il aime et qui veut en retour lui consacrer chacun de ses instants. Ses deux confesseurs, prêtres dominicains, sont connus : ce sont les frères Henri de Mühlhausen et Eberhard (Vita, ch. 92, ibid., p. 363), dont l’auteur anonyme de la Vita – ou plus probablement les auteurs, c’est-à-dire, au moins au titre de sources historiques, les moniales d’Oberweimar – déplore qu’ils aient quitté ce monde avant d’avoir pu faire connaître autour d’eux, par leurs relations, la vie sainte de Lukarde.

Les manifestations charismatiques ne sont donc pas à rechercher pour elles-mêmes, puisque les sacrements apportent avec toute certitude la grâce divine à celui qui la désire sincèrement. La vénérable Lukarde n’aspirait d’ailleurs profondément à rien d’autre qu’au don de la grâce (Vita, ch. 7, ibid., p. 314). Quel sens ont-elles donc ? Quelle est leur utilité ? Consoler, en réponse à ses tourments physiques et moraux, celui qui en est favorisé. Mais aussi indiquer de manière sensible le Ciel à ceux qui ne sont pas encore parvenus au même degré d’union des cœurs que l’âme favorisée, et à le leur indiquer comme une boussole qui est toujours juste.

Docteur en philosophie, Vincent-Marie Thomas est prêtre.


Aller plus loin :

Michael Wieland : « Die selige Lukardis, Cistercienserin zu Oberweimar », dans Cistercienser-Chronik, volume 10, 1898, p. 193-199.


En savoir plus :

  • Vita venerabilis Lukardis monialis ordinis Cisterciensis in Superiore Wimaria, éditée par Joseph de Backer dans les Analecta Bollandiana, volume 18, 1899, p. 305-367. Le texte n’est pas encore traduit en français.
  • Sandra Gelbe, « Lukardis von Oberweimar OCist (1274–1309). Verehrt – vergessen – wiederentdeckt », dans Cistercienser-Chronik, volume 128, no 1, 2021, p. 17-26.
  • Piroska Nagy, « L’historien de l’émotion de l’autre côté du miroir ? Expérience affective dans la Vita de Lukarde d’Oberweimar », dans Vínculos de Historia, no 4 (2015), p. 91-105.
  • Piroska Nagy, « Pleurer chrétiennement. Une histoire médiévale », dans Communio 2021/5 (no 277), p. 62-73.
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