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Reliques
n°90

Argenteuil

12 août 800

L’exceptionnelle histoire de la tunique d’Argenteuil

La ville d’Argenteuil, dans le Val-d’Oise près de Paris, conserve depuis plus de 1 200 ans une tunique sans couture réputée être celle du Christ, que les soldats romains ont tirée au sort au Golgotha. Charlemagne, qui l’avait reçue en cadeau d’Irène, l’impératrice de Byzance, l’offrit à sa fille Théodrade, abbesse d’Argenteuil, le 12 août 800. Traversant les siècles et les épreuves, cachée et découpée durant la Révolution, la tunique tissée avec certitude dans les premiers siècles de notre ère, au Proche-Orient, fait l’objet d’une dévotion sans cesse grandissante.

La tunique d'Argenteuil lors de l'ostention de 2016. / CC BY-SA 4.0/Simon de l'Ouest
La tunique d'Argenteuil lors de l'ostention de 2016. / CC BY-SA 4.0/Simon de l'Ouest

Les raisons d'y croire :

  • L’histoire de la tunique est attestée par des sources historiques fiables. Au moins depuis le IXe siècle, son existence est documentée.
  • Ce qui reste de la tunique correspond parfaitement à la description qu’en fait saint Jean dans son Évangile : tissée de haut en bas et d’une seule pièce, sans couture (inconsutile), et sur un métier très ancien et rudimentaire, elle vient d’Orient, comme en attestent la teinture et le tissage.
  • Elle est tachée de sang, du groupe AB, comme les autres reliques de la Passion que sont le linceul de Turin et le suaire d’Oviedo.
  • Enfin, la dévotion autour de la tunique ne s’est jamais démentie : des Carolingiens aux Capétiens, nombreux sont les rois et reines de France, de même que leurs grands ministres, qui y sont allés en pèlerinage, ou qui ont accordé des privilèges au monastère. De même, des papes l’ont vénérée.

Synthèse :

« Quand les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses habits ; ils en firent quatre parts, une pour chaque soldat. Ils prirent aussi la tunique ; c’était une tunique sans couture, tissée tout d’une pièce de haut en bas. Alors ils se dirent entre eux : "Ne la déchirons pas, désignons par le sort celui qui l’aura."  Ainsi s’accomplissait la parole de l’Écriture : "Ils se sont partagé mes habits ; ils ont tiré au sort mon vêtement." C’est bien ce que firent les soldats » (Jn 19,23-24).

C’est ainsi que saint Jean, l’évangéliste qui fut témoin direct de la crucifixion puis de la résurrection, évoque la sainte tunique du Christ. Jean est avare de détails inutiles : s’il parle de ce linge, on peut supposer que l’intention est apologétique (l’Église a toujours été identifiée à cette tunique, « sans couture » – selon le mot du Christ : « Qu’ils soient un »), mais aussi pour démontrer l’authenticité de son témoignage.

De nombreux chercheurs ont ainsi considéré que la tunique avait été conservée précieusement par les premières communautés chrétiennes, à l’instar du suaire et du linceul, comme reliques matérielles laissées par le Fils de Dieu, dont la chair et l’esprit sont ressuscités.

Une pieuse tradition dit que Pilate racheta la tunique aux soldats, puis la revendit aux disciples du Christ. C’est Pierre, chef de l’Église, qui l’aurait reçue en dépôt avant de la laisser chez un tanneur juif nommé Simon, à Jaffa (actuelle Tel-Aviv). Le symbole est ici évident : c’est à Jaffa que le chef des apôtres eut sa vision de la nourriture, aussi bien pure qu’impure, qu’il devait manger (Ac 10,14). L’Église, que représente la tunique inconsutile, prend son essor universel depuis ce lieu.

Pour les quelques siècles suivants, deux traditions, qui ne sont pas inconciliables, s’affrontent. Selon l’une, c’est sainte Hélène qui aurait « trouvé » la tunique, vers 327 ou 328, de même que les autres reliques célèbres de la Passion. Cependant, elle ne mentionne jamais elle-même la tunique. Selon l’autre, que l’on doit notamment aux chroniqueurs francs Grégoire de Tours et Frédégaire, la cachette n’aurait été révélée par les descendants du juif Simon qu’en 590. Et c’est quelques décennies plus tard, alors que l’empereur sassanide menaçait la région, que la pièce de tissu aurait été transférée à la basilique des Anges, à Germia, faubourg de Constantinople.

Aux alentours de l’an 800, on envisage la réunion des deux parties de l’ancien Empire romain, et Charlemagne demande la main de l’impératrice Irène : si le mariage n’eut jamais lieu, des cadeaux furent cependant échangés, dont notre sainte tunique, qui entre dans le royaume des Francs. L’empereur à la barbe fleurie la donne à sa fille Théodrade, fondatrice et mère abbesse du monastère de l’Humilité-de-Notre-Dame d’Argenteuil, près de Paris. Selon le moine bénédictin Eudes de Deuil, c’est précisément le 12 août de l’an 800 que la relique aurait subi sa translation dans le monastère. Depuis, elle y est restée.

Mais la sainte tunique récolte au cours des siècles toutes sortes de périls et d’outrages. Très vite après son arrivée à Argenteuil, elle échappe aux pillards vikings, qui détruisent le monastère. Là encore, la tradition veut qu’elle ait été cachée dans un mur du bâtiment, qui n’est reconstruit que cent cinquante ans plus tard, en 1003. Il faut attendre encore un siècle et demi pour que la cache soit découverte, et la première mention authentique du linge date de 1156, lorsque l’archevêque Hugues d’Amiens organise une ostension en présence du roi Louis VII. La tunique est alors appelée en latin cappa pueri Jesu, c’est-à-dire « cape de l’Enfant Jésus » : la tradition veut en effet qu’elle ait été tissée par la Vierge Marie pour son enfant, et qu’elle ait miraculeusement grandi avec lui durant sa vie terrestre.

La tunique réchappe encore aux multiples incendies et destructions de la guerre de Cent Ans ou des guerres de religion, et fait l’objet d’une vénération toute spéciale par le pieux Louis XIII, sa mère Marie de Médicis, sa femme Anne d’Autriche ainsi que son ministre Richelieu.

C’est la Révolution qui lui vaudra le plus d’outrages : le prieuré supprimé, la relique est remise en juin 1791 à l’église paroissiale d’Argenteuil. Mais le 18 novembre 1793, face à la menace de la confiscation des biens de l’Église sous la Convention, le curé Ozet la découpe en plusieurs morceaux, dont certains sont confiés à des paroissiens. Il enterre de son côté quatre morceaux dans son jardin, avant d’être emprisonné durant deux ans. En 1795, il ressort la tunique et fait recoudre de son mieux vingt pièces différentes sur une étoffe de satin écru, afin de la reproduire approximativement. Quant aux morceaux confiés aux fidèles, ils manquent toujours à l’appel.

Le XIXe siècle voue une grande dévotion à la sainte tunique : l’abbaye détruite et l’église paroissiale devenant trop petite, le grand architecte Ballu construit la basilique actuelle, où la tunique est déposée dans une riche châsse, que l’on trouve aujourd’hui à droite du chœur. Les ostensions reprennent, au rythme d’une tous les cinquante ans, et Léon XIII érige le lieu en basilique mineure.

Au XXe siècle, une ostension solennelle a lieu en 1934, qui attire les foules. Les premiers travaux scientifiques ont lieu, qui concluent à l’antiquité et à l’origine orientale du tissu. En 1983, un an avant l’ostension prévue, la tunique est volée dans des circonstances mystérieuses, puis rendue deux mois plus tard dans des circonstances encore plus mystérieuses. Du côté de la science, un Comité œcuménique et scientifique de la sainte tunique d’Argenteuil (COSTA) est créé en 1995. Les recherches actuelles, si elles ne prouvent pas l’authenticité du tissu, laissent la porte ouverte : datant des premiers siècles et maculée de sang, la tunique est de laine très fine et tissée sans couture, ce qui correspond tout à fait aux Évangiles et aux divers épisodes de la Passion.En effet, on l’aurait ôtée à Jésus pour la flagellation, puis on la lui aurait repassée pour le portement de la Croix, avant de l’en dépouiller définitivement lors de la crucifixion.

Au début de notre siècle, une confrérie de la Sainte-Robe est reconstituée, et une ostension organisée en 2016 par le dynamique recteur actuel, l’abbé Cariot. Devant le succès inattendu (presque 200 000 personnes défilent pour la contempler et la vénérer), il prévoit une nouvelle ostension en 2025, pour célébrer l’année jubilaire et les 1 700 ans du concile de Nicée.

Jacques de Guillebon est essayiste et journaliste. Il collabore notamment à la revue catholique La Nef.


Au-delà des raisons d'y croire :

Authentique ou non, la tunique d’Argenteuil véhicule les témoignages de la Passion et la vénération de centaines de milliers de fidèles au cours des siècles. C’est l’un des innombrables trésors chrétiens de France.


Aller plus loin :

François Le Quéré, La sainte tunique d’Argenteuil, Artège, 2016.


En savoir plus :

  • La Sainte Tunique d’Argenteuil face à la science – Actes du colloque COSTA du 12 novembre 2005 à Argenteuil, collectif, F-X. de Guibert, 2006.
  • La Tunique d’Argenteuil et ses prétendues rivales : étude historique, de Pierre Dor, éditions Hérault, 2002.
  • Le site Internet de la Basilique d’Argenteuil.
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