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TOUTES LES RAISONS DE CROIRE
Les mystiques
n°41

Belgique

1182-1246 

Sainte Lutgarde et la dévotion au Sacré Cœur

Lutgarde est une moniale belge du XIIIe siècle. Sa jeunesse est très habituelle, elle ne montre pas de dispositions religieuses particulières. Mais à 17 ans, « la vie mystique l'envahit comme un ouragan » (Jacques Leclercq). Lutgarde a la vision du Christ, qui lui présente sa plaie au côté. Suite à cet événement, elle choisit de consacrer sa vie entière à Dieu. Au couvent de Tongres puis d’Aywiers, elle a d’autres expériences mystiques (visions, lévitations, extases, stigmates). L’apparition de 1199 est considérée comme la première vision médiévale du Sacré Cœur dont Lutgarde commença à propager la dévotion.

Détail de la vision de sainte Lutgarde sur le pont Charles de Prague/ ©CC BY 2.0/jimmyweee
Détail de la vision de sainte Lutgarde sur le pont Charles de Prague/ ©CC BY 2.0/jimmyweee

Les raisons d'y croire :

  • La vie de sainte Lutgarde et les miracles observés aussi bien de son vivant que posthumes, ont été écrits par Thomas de Cantimpré († 1272) et figurent dans les Acta Sanctorum (juin, vol. 4), ainsi que dans le martyrologue romain. Thomas est encyclopédiste et ami spirituel de Lutgarde.
  • Dans sa jeunesse, Lutgarde n'est pas particulièrement attirée par la vie religieuse. À 17 ans, soudainement, sa vocation monastique émerge. C’est un basculement immense qui implique des engagements de vie conséquents (pauvreté, obéissance, chasteté). Pourquoi ce choix ? Cela s’explique si Lutgarde répond effectivement à la demande de Jésus.
  • Les expériences mystiques de Lutgarde ont été observées par toutes les religieuses de sa communauté et beaucoup de témoins extérieurs.
  • L’humilité de sainte Lutgarde est passée à la postérité (lorsqu’elle est élue prieure, par exemple, elle préfère quitter sa communauté pour continuer à vivre cachée). Ce trait de caractère pèse en faveur de la véracité des phénomènes, puisque Lutgarde ne cherche jamais à attirer l’attention sur elle. C’est seulement sur ordre de son confesseur qu’elle transcrit ses visions et autres faits mystiques.
  • Lutgarde appartient à un ordre monastique qui, par tradition, manifeste une très grande prudence à l’égard des expériences visionnaires. Si les faits allégués étaient invention ou tromperie, les Cisterciens n’auraient jamais fait d’elle un modèle. Lutgarde fait d’ailleurs elle-même preuve de prudence à l’égard de ses propres expériences mystiques, car elle a conscience que toutes les visions ne viennent pas nécessairement de Dieu.
  • Le contenu de la vision de 1199 est totalement en harmonie avec d’autres éléments qui étaient ignorés de Lutgarde : la dévotion au Sacré Cœur depuis les Pères de l’Église ; les travaux de saint Bernard à ce sujet une cinquantaine d’années plus tôt ; l’engouement des ordres mendiants à l’égard du Sacré Cœur dans les décennies suivantes ; et surtout, la ressemblance parfaite entre son expérience et celle de sainte Marguerite-Marie Alacoque plus de 470 ans après. Une telle homogénéité organique à travers les siècles, tant dans les modalités de la vision que dans la signification des paroles de Jésus, dépassent toute possibilité humaine.

Synthèse :

Marie Lutgarde vient au monde en 1182, dans la ville de Tongres, localité aujourd’hui située en Belgique, dans la province de Limbourg. Ses parents sont de riches bourgeois parfaitement insérés dans le tissu social et culturel des Flandres de la fin du XIIe siècle : activités de négoce avec l’Europe du Nord-Ouest, responsabilités municipales et investissements économiques… C’est une enfant comme tant d’autres : joyeuse, communicative, bonne camarade de jeu, obéissante à ses parents, dotée d’un bon caractère. Elle a des qualités intellectuelles et on remarque son aisance avec laquelle elle noue des relations amicales. Son éducation religieuse est solide mais sans excès.

Contrairement à d’autres mystiques, la jeune Lutgarde n’a aucune prédisposition à l’extraordinaire : avant 17 ans, ni voix, ni visions, ni sentiment de présence. En 1199, un événement de quelques minutes va marquer sa vie à tout jamais : le Christ lui apparaît et lui montre sa plaie au côté. Jésus s’adresse à elle et l’invite à le rejoindre en donnant sa vie, en devenant moniale contemplative. Cette vision est exceptionnelle dans l’histoire : elle constitue la première expérience visionnaire du Moyen Âge centrée sur le Sacré Cœur de Jésus, image de l’amour de Dieu pour les hommes. La dévotion au Sacré Cœur est plus ancienne que le Moyen Âge. Sa source est évangélique : le cœur de Jésus est transpercé lors de sa Passion (Jn 19,34-37).

Au XIIe siècle, saint Bernard, cistercien et conseiller des papes et des princes, écrit de très belles pages sur les « plaies sacrées » de la Passion, expliquant que le coup de lance porté au flanc de Jésus crucifié par le soldat romain avait manifesté l’amour de son cœur pour les hommes. Il est frappant de voir qu’après saint Bernard, ce soit une cistercienne qui soit gratifiée d’une telle vision.

L’apparition de Jésus n’est pas une illusion d’optique ou une hallucination : la rencontre est décrite par Lutgarde plus réelle que le réel. Surtout, cet événement fait basculer définitivement l’existence de la sainte : c’est à partir de cet instant qu’émerge sa vocation monastique, alors que la jeune femme n’en avait jamais parlé jusque-là.

Lutgarde est le premier maillon d’une « chaîne » mystique : après elle, d’autres moniales, toutes ou presque proclamées saintes ou bienheureuses par l’Église, auront des visions du Sacré Cœur : sainte Gertrude d’Helfta (contemporaine de Lutgarde), Mechtilde de Hackeborn, etc. À l’autre bout de cette chaîne, sainte Marguerite-Marie Alacoque, visitandine française du XVIIe siècle, dont les révélations amèneront Rome à instituer la fête du Sacré Cœur (1765), célébration liturgique étendue à l’Église universelle en 1856.

Le contenu de la vision de 1199 est totalement en harmonie avec quatre éléments qui, pour le moins, étaient évidemment ignorés de Lutgarde, et pour cause :

  • la dévotion au Sacré Cœur depuis les Pères de l’Église,
  • « l’actualité » de ce culte comme il avait été abordé par saint Bernard et l’entourage cistercien une cinquantaine d’années plus tôt,
  • l’engouement dont feront preuve les ordres mendiants à l’égard du Sacré Cœur dans les décennies suivantes,
  • et surtout, la ressemblance parfaite entre son expérience de 1199 et celle de sainte Marguerite-Marie plus de 470 ans après.

Une telle homogénéité organique à travers les siècles, tant dans les modalités de la vision que dans la signification des paroles de Jésus, dépassent toute possibilité humaine.

Lutgarde devient d’abord bénédictine au monastère de Tongres qui adhère ensuite, en 1215, à la réforme de l’Ordre entreprise par les Cisterciens depuis le milieu du XIIe siècle. Dans cette communauté, Lutgarde est gratifiée de charismes extraordinaires, alors que Dieu l’en avait totalement préservée jusque-là. Des religieuses la surprennent en lévitation dans l’église abbatiale ou dans sa cellule. Elle tombe aussi en extase, dont la phénoménologie singulière rend strictement impossible une quelconque comparaison entre ces « ravissements » et des troubles psychologiques : la sainte ne perd le contrôle d’elle-même que lorsqu’elle ne travaille pas et ne perturbe pas la vie communautaire ; de plus, elle revient à elle par obéissance à ses supérieures, lorsque ordre lui est donné de recouvrer ses sens. Quelques semaines seulement après avoir été admise comme novice, elle ressent d’atroces douleurs aux mains, aux pieds, à la tête et au côté. Un jour, les plaies de la Passion apparaissent sur son corps, laissant s’écouler une quantité de sang très supérieure à ce que des plaies naturelles occasionnent.

Dans le même temps, Lutgarde découvre que Dieu lui a offert le don de guérison. Charitable, toujours prête à soulager ses sœurs, elle visite les malades à l’infirmerie après avoir obtenu l’autorisation de la mère supérieure. Un jour, elle serre une religieuse souffrante contre son cœur. L’instant d’après, celle-ci recouvre la santé, alors qu’on pensait déjà à ses funérailles. D’autres cas sont rapportés.

Cependant, une raison très solide permettant de croire à la vérité de ces interventions divines tient en la prudence permanente que la mystique exerce à l’égard de ses propres expériences charismatiques et, comme si cela ne suffisait pas, à l’égard de sa propre personne. Trois siècles avant sainte Thérèse d’Avila, Lutgarde se défie des visions car elle sait – sans d’ailleurs jamais l’avoir appris de manière livresque –- que ces manifestations peuvent avoir une origine diabolique ou imaginaire.

Le sérieux et la solidité théologique de ses confesseurs constituent une autre raison de croire en l’aventure surnaturelle de Lutgarde. L’un d’eux, Thomas de Cantimpré (1201-1270), est un théologien dominicain, chanoine, ancien étudiant de saint Albert le Grand, puis professeur de philosophie et de théologie à son tour.

Lutgarde vit l’humilité propre à son ordre à un degré exceptionnel. À tel point que, lorsque ses sœurs l’élisent prieure (elle n’a que 25 ans et n’a alors qu’une très courte expérience de la vie monastique), elle prend une décision radicale pour échapper à un tel honneur dont elle ne se sent pas digne : elle demande à changer de monastère pour continuer de mener une vie recluse. Elle rejoint la communauté cistercienne d’Aywiers, dans le Brabant wallon, où elle va passer le reste de ses jours.

La langue maternelle des sœurs d’Aywiers est le français ; or, à son arrivée, Lutgarde ne parle et ne comprend que le néerlandais. Pendant des mois, elle est chagrinée par la lenteur avec laquelle elle tente d’apprendre cette langue nouvelle, sans y parvenir correctement au bout de deux bonnes années. En 1234, elle devient aveugle et le restera pour ses douze dernières années. Le Christ lui prédit le jour de sa mort, le 16 juin 1246.

Notre époque a voulu dénoncer le trop-plein de « merveilleux » présent dans la biographie de Lutgarde. En réalité, chaque fait mentionné a un fondement historique, même si des détails ont pu être inventés à partir des silences ou des oublis de la bienheureuse. C’est le cas de tant de chroniqueurs compétents et informés (par exemple, du poète Franck Bruntano, « secrétaire » de la bienheureuse Anne-Catherine Emmerich au début du XIXe siècle) qui, enthousiasmés par leur sujet, surinvestissent parfois le « merveilleux » des mystiques.

Patrick Sbalchiero


Au-delà des raisons d'y croire :

Le rayonnement humain et religieux de Lutgarde, aussi bien de son vivant qu'à travers les siècles, ainsi que sa mission propagatrice de la spiritualité du Sacré Cœur, font d'elle une des mystiques les plus importantes du Moyen Âge.


Aller plus loin :

Zita Wenker, « Following the Lamb Wherever He Goes: The Story of St Lutgard », Medieval Women Monastics: Wisdom’s Wellsprings, Collegeville, Liturgical Press, 1996, p. 197-214.


En savoir plus :

  • Thomas de Cantimpré, « Vie de sainte Lutgarde », Acta Sanctorum, Les Bollandistes, juin, vol. 4 (peut être consulté en ligne).
  • Jacques Leclercq, Saints de Belgique, Bruxelles, 1942.
  • J.-B. Lefèvre, « Sainte Lutgarde d’Aywières en son temps (1182-1246) », Collectanea Cisterciensia, vol. 58, 1996, p. 277-335.
  • Adrien Baillet, Les Vies des saints... disposées selon l'ordre des calendriers et des martyrologes, avec [...] l'histoire des autres festes de l'année, 1701 (peut être consulté en ligne).
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