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TOUTES LES RAISONS DE CROIRE
Les visionnaires
n°274

Carthage

Mars 203

Sainte Perpétue délivre son frère du purgatoire

En vertu du récent édit de l’empereur Septime Sévère punissant de mort « ceux qui font des chrétiens et ceux qui se font chrétiens », autrement dit les convertis et ceux qui les ont convertis, la police de Tuburbo arrête en février 203 des néophytes se préparant au baptême. Le groupe se compose de Saturninus et Secundulus, membres de la bonne société, l’esclave Revocatus, sa compagne Félicité, enceinte de huit mois, et Vibia Perpetua, vingt-deux ans, issue de l’aristocratie locale et mère d’un petit garçon de quelques mois. Peu après, leur catéchiste, Saturus, les rejoint volontairement en prison afin de les baptiser et leur assurer les grâces nécessaires face au martyre. La pensée des supplices à venir est omniprésente. Perpétue, séparée de son bébé qu’elle allaite, impréparée aux conditions carcérales, semble le maillon faible du groupe. Elle révèle pourtant un courage et une force d’âme étonnants. Bientôt, Saturus et Perpétue ont des visions…

© Unsplash, Danie Franco.
© Unsplash, Danie Franco.

Les raisons d'y croire :

  • Les documents que nous possédons à propos des martyrs de Carthage sont parmi les plus complets que nous ait légués l’Antiquité chrétienne. Ils se composent de deux versions de leur martyre – l’une en grec, l’autre en latin (en général attribuée à Tertullien), La Passion des saintes Perpétue, Félicité et de leurs compagnons –, ainsi que des actes du procès et d’un dernier texte inestimable : le journal de prison de Perpétue, dans lequel elle relate, jusqu’à la veille de sa mort, outre ses souffrances et ses angoisses, ses expériences mystiques, visions, rêves et prophéties.
  • Perpétue est jeune, riche et heureuse. Elle n’a jamais affronté les côtés pénibles de l’existence. Elle va pourtant demeurer ferme dans la foi, malgré les supplications de son père, ses angoisses maternelles, les souffrances qu’elle endure, et la terreur légitime qu’inspire à quiconque la perspective d’être livré aux bêtes. Elle supporte aussi un affreux chantage consistant à l’empêcher de voir son fils, au risque que celui-ci meure privé du lait de sa mère. C’est cette constance et la grandeur des sacrifices acceptés pour rester fidèle qui accréditent ses visions. Les grâces mystiques sont le fruit de ce qu’elle endure, et Perpétue s’en rend compte.
  • Converti lui aussi, mais pas arrêté, car il n’a pas été dénoncé, l’un des frères de Perpétue, qui la visite en prison, lui dit : « Madame ma sœur, tu es désormais digne de très grandes grâces, si grandes que tu pourrais même demander une vision qui te révélerait si tu seras remise en liberté ou si tu dois te préparer au martyre. » Dans les visions de Perpétue, rien ne correspond à cette demande, il ne s’agit donc pas d’un phénomène d’autosuggestion.

  • Perpétue explique qu’elle ne rêve pas, mais qu’elle voit des vérités invisibles. Ces visions comprennent une révélation du paradis et du Bon Pasteur, qui les accueille au terme de la montée d’une échelle gardée par un serpent et hérissée de lames tranchantes, et d’une lutte contre les puissances démoniaques. Ces visions sont d’une symbolique si forte et tellement adaptée à la révélation chrétienne que l’Église la reprendra.
  • Perpétue a aussi la vision de son petit frère Dinocratès, mort en bas âge. De son propre aveu, cet enfant, disparu quand elle était très jeune, s’est effacé de son souvenir et elle ne pense jamais à lui. A priori, il n’y avait donc aucune raison de se préoccuper ainsi soudainement de lui.
  • Que la pensée du petit défunt lui soit venue « comme nous étions tous en prière » indique qu’elle lui est inspirée d’en haut : « J’élevai la voix au milieu de mon oraison et je me mis à parler de Dinocratès. J’en fus ahurie car je ne pensais jamais à lui et je me sentis soudain triste en me souvenant de son malheureux sort. »

  • L’instruction religieuse de Perpétue a été rapide. Elle ne possède pas les codes qui lui permettraient d’imaginer les expériences mystiques qu’elle relate si elle ne les avait vécues. Ce qu’elle contemple n’a pas pu lui être enseigné, car sa révélation participera au développement théologique des notions de purgatoire (déjà présente dans l’Ancien Testament), de communion des saints et du salut des non-baptisés.
  • « Je me réveillai de mon extase et sus que mon frère souffrait. Depuis, je priais pour lui, nuit et jour, avec des pleurs et des gémissements et je le réclamais à Dieu comme mien. » Cette idée que la prière des vivants puisse libérer les morts de leurs souffrances, à plus forte raison des païens, est d’une grande audace et ne peut être le fruit de l’imagination de Perpétue.

  • Pendant plusieurs jours, Perpétue n’a pas de réponse à ses prières, ce n’est que début mars, à l’approche de son supplice, qu’elle a une nouvelle vision, toujours en extase : « Je revis l’endroit que j’avais déjà vu et Dinocratès, lavé, correctement habillé et qui allait bien mieux […]. Je me réveillais [de l’extase] et sus que mon frère était délivré de ses peines. » 

Synthèse :

En février 203, un groupe de catéchumènes de la ville de Tuburbo, près de Carthage, est arrêté en vertu de la nouvelle législation qui interdit de se convertir au christianisme sous peine de mort. Ces trois hommes et deux femmes n’étant pas baptisés pourraient, sans se rendre coupables d’apostasie, sacrifier aux dieux ; ils seraient alors libérés. Leur catéchiste, Saturus, les rejoint volontairement et ils font ensemble le choix de recevoir le baptême et de demeurer fidèles au Christ, se vouant à mourir dans l’arène, déchiquetés par les bêtes.

Au cours d’un emprisonnement de plusieurs semaines à Tuburbo, puis à Carthage, dans des conditions si pénibles que Revocatus n’y survit pas, Saturus et Perpétue expérimentent visions et phénomènes mystiques et parviennent à convertir l’un de leurs gardiens. Leur exécution est fixée au 7 mars, pour l’anniversaire des fils de Septime Sévère. La date approchant, leur angoisse est que leur amie Félicité, enceinte et encore à plus d’un mois de son terme, bénéficie d’un sursis, car le droit romain interdit la mise à mort d’une future mère. Cette mesure la condamnerait à périr plus tard, en compagnie de malfaiteurs de droit commun. Tous prient pour qu’elle accouche au plus vite, ce qui arrive. La petite fille sera adoptée par une autre chrétienne.

Le 7 mars, le groupe est conduit à l’amphithéâtre. Les chrétiens refusant obstinément d’être affublés du costume des prêtres et prêtresses de Cérès, déesse protectrice des fauves, les bourreaux ont trouvé drôle de jeter dans l’arène les deux femmes seulement drapées dans des filets de rétiaires, mais, loin d’amuser les spectateurs, l’exhibition de ces jeunes mères scandalise et il faut les rhabiller. Elles sont livrées aux cornes d’une vache qui les jette à plusieurs reprises en l’air et les traîne au sol, mais Perpétue, en extase, ne se rend compte de rien, au point que, ramenée dans les coulisses quasiment indemne, elle demande quand on va se décider à l’exposer aux bêtes. Elle ne se souvient de rien et il faut lui montrer sa robe déchirée pour qu’elle admette avoir déjà en partie traversé victorieusement l’épreuve.

Le droit interdisant de gracier des condamnés aux bêtes, à plus forte raison chrétiens, les martyrs survivants sontramenés dans l’arène et égorgés. Le bourreau de Perpétue, apprenti, se montre incapable de lui porter un coup mortel et c’est elle qui, finalement, à l’admiration sidérée de l’assistance, l’aide à enfoncer le glaive dans sa gorge.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin :

Passion des saintes Perpétue et Félicité, suivie des Actes de leur martyre, Sources chrétiennes, 1996.


En savoir plus :

  • Abbé Pillet, Histoire de sainte Perpétue et de ses compagnons : les martyrs d’Afrique, 1885 (réédition Hachette Livre BNF, 2013).
  • Victor Saxer, Saints anciens d’Afrique du Nord, Tipografia Poliglotta Vaticana, 1979.
  • L. Robert, « Une vision de Perpétue, martyre à Carthage en 203 », dans Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 126e année, no 2, 1982. p. 228-276.
  • La vidéo d’Arnaud Dumouch : « Sainte Perpétue, mère et martyre, qui vit le purgatoire et obtint l’indulgence pour son frère »
  • Anne Bernet, Les Chrétiens dans l’Empire romain, Perrin, 2003 (réédition Tallandier, 2013).
  • Anne Bernet, Les Chrétientés d’Afrique, des origines à la conquête arabe, Éditions de Paris, 2006.
  • Le site Internet de la Fraternité Sainte-Perpétue.
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